Décanter le nuit
Projet curatorial au 118, rue Rondenbach, Forest, Bruxelles - Commissaire : Thibaud Leplat et David Pons - Invitation : Paul Gérard
2025
Le rendez-vous est fixé au rue Rodenbach 118.
J’ai ramené des fleurs et de la bière.
J’aimerais dire que c’est la tradition, que l’on revient ici comme on retourne dans une maison d’enfance.
Mais la tradition, en vérité, n’existe pas encore.
Avec la famille choisie, rien n’est transmis sans être transformé, on fait tabula rasa, ou du moins on croit le faire.
On imagine repartir de zéro, reconstruire sur un terrain vierge, effacer ce qui a précédé.
Mais non, c’est une illusion. On n’efface rien, on décante.
On laisse reposer les jours, les gestes, les voix anciennes, on observe ce qui remonte, ce qui se dépose, ce qui insiste malgré nous.
Car l’héritage n’est jamais un bloc, c’est une matière vivante qui surnage, qui résiste, qui s’invite encore.
C’est là que s’ouvre l’exposition.
Ici, Thibaud Leplat et David Pons répondent à l’invitation de Paul Gérard et choisissent, à leur tour, de convier des artistes autour de la table.
À ce dîner, la nuit se partage plutôt qu’elle ne se traverse seule. Les artistes rassemblés viennent décanter la nuit : la clarifier par leurs gestes, la troubler par leurs récits ou simplement l’habiter ensemble, dans une proximité attentive. Dans l’espace intime de l’appartement, des mémoires se rencontrent et élargissent l’idée de famille, de filiation. Une famille qui se répare en adressant des gestes d’amour, d’amitié, de compréhension et de réconciliation. Une famille qui ne se reçoit pas mais qui se construit, qui ne s’impose pas mais qui s’accueille.
Après avoir franchi la porte d’entrée, monté les escaliers et passé le seuil de l’appartement, on découvre un lieu de vie, traversé de présences et de gestes.
La radio nous accueille, retire nos manteaux et nous habille d’une playlist minutieusement assemblée à partir des écrits du père de Paul. Alors, on suit le son et à votre gauche, dans la salle à manger, se dresse une table : lieu de rencontre, espace de partage, scène des récits familiaux. Elle est présentée par Paul Gérard, artiste plasticien dont le travail déploie un geste d’installation nourri par l’enquête, mêlant documents, fictions, histoires orales et archives personnelles. Attaché aux formes de la maquette et à une approche approfondie de la scénographie, il présente ici Les monstres n’existent pas. Depuis 2021, il s’intéresse à l’histoire de son grand-père, homosexuel inavoué et, selon sa grand-mère, assassiné par l’un de ses amants. Si, dans ses précédentes installations, il explorait les conditions de clandestinité de la communauté homosexuelle gay des années 1950 et 1960 à Bruxelles, il propose ici d’aborder un autre versant de cette histoire : la figure du « pédé bourreau ». Non pas seulement celle d’une victime d’un système d’exclusion, mais aussi celle d’un homme qui incarnait en société le modèle du bon père de famille, tout en devenant, une fois les rideaux tirés, une figure plus sombre pour les siens. Il ne s’agit pas d’établir un récit binaire, mais de tenter de comprendre les mécanismes à l’œuvre au sein du cercle familial. Sur la table, une nappe, des assiettes et des verres accueillent des fragments de récits : un dialogue entre le livre de son père, Les mots de ma mère, qui rassemble dix années de conversations avec sa mère, et les carnets de recherche de Paul, véritables matériaux d’enquête. Peu à peu se dévoile la figure du père : bourreau et victime tout à la fois. Paul s’attache ici à reconstituer le théâtre qui s’est joué.
Le soir du vernissage, Adèle Pasquier activera la pièce en réinterprétant des plats familiaux traditionnels : pêche au thon, baba au rhum et frites en zigzag de sa grand-mère.
Au-dessus du canapé, on peut lire I miss my dad and I miss falling in love, une sculpture en savon gravée de Sacha Collin Rivière. Ces oeuvres se situent à la croisée de la sculpture et de l’installation. Détourné de sa fonction domestique, le savon devient un support de récits et de mémoire. Sa pratique s’ancre dans des références populaires, queer et personnelles, et révèle des histoires intimes déposées comme des adresses secrètes que le spectateur est invité à déchiffrer. Ici, la pièce fait référence au décès de son père. C’est la seule fois que l’artiste parle de lui. La gravure du savon est comme un remède au deuil. Le texte sculpté détourne les paroles du refrain de la chanson Sunshine Baby de The Japanese House, I miss my dog and I miss falling in love. En remplaçant « dog » par « dad », Sacha Collin Rivière fait glisser la nostalgie pop vers une adresse personnelle, inscrite dans la figure du père et dans la solitude.
Sur l’écran de tv est diffusée une réinterprétation de Wuthering Heights de Kate Bush, interprétée par La Péquenaude, le personnage drag de l’artiste Jordan Roger. C’est le dernier volet d’une trilogie filmique. Dans ce film, l’artiste incarne la chanteuse, trottinette électrique aux pieds, en pleine forêt, dédiant ce karaoké à sa mère. Il fait le rapprochement des paroles de la chanson, celle de l’histoire d’une rupture amoureuse, à celle de la rupture familiale. Les mots de la chanson se reconfigurent alors en déclaration d’un amour familial empêché, d’un lien brisé et pourtant souhaité.
Jordan Roger est un artiste plasticien dont la pratique traverse sculptures, broderies, céramiques, films et performances. Si son travail récent s’intéresse particulièrement à l’iconographie LGBTQ+, mêlant icônes de la pop culture, références internet et usages queer comme figures de réconciliation et d’existence, ses œuvres fondatrices, empreintes d’intime, de colère, de résilience et de lutte, puisent leurs racines dans son enfance, marquée par le rejet au sein d’un cadre religieux strict. Issu d’une famille témoin de Jéhovah, il est excommunié au moment de son coming out, une rupture brutale qui deviendra l’un des moteurs souterrains de sa pratique artistique. Pour Décanter la nuit, il présente trois films : Wuthering Heights, expliqué plus haut, Nous remontions les rivières ensemble autrefois présenté dansla chambre et Laissez-Nous Chanter, dans la salle de bain.
Dans cette même salle de bain, une petite boîte renferme trois savons. Elle devient ici un espace de mémoire. Yamina, l’arrière-grand-mère de Sacha, est morte sans que son souhait de revoir l’Algérie ne soit exaucé. Issu d’une famille immigrée dont l’histoire s’est morcelée au fil d’une traversée méditerranéenne, Sacha Collin Rivière investit le savon pour inscrire et réinventer sa propre mémoire.
L’artiste lui rend hommage en imaginant ce cercueil de fortune, un objet capable d’accomplir symboliquement le voyage que Yamina n’a jamais pu entreprendre. Chaque savon est gravé de motifs inspirés de timbres algériens, en écho au jardin qu’elle a cultivé toute sa vie. Pour l’artiste, la question ne porte plus seulement sur l’origine, mais sur la possibilité du retour. Comment, et surtout quand, retrouver ce lieu qui continue de l’appeler ?
Nous sommes de retour dans la chambre, et dans Nous remontions les rivières ensemble autrefois, Jordan retourne dans les lieux de son enfance, là où il partait auparavant en vacances. S’adressant à sa mère, qu’il ne voit plus depuis son départ de l’Église, il remonte symboliquement le cours de cette rivière. Il y affirme l’existence de sa famille choisie, celle qui l’accompagne désormais, et témoigne de son “débaptême”. Ce geste de rassemblement, cette manière de créer autour de lui une communauté se retrouve déjà dans Laissez-nous chanter, son premier film, où une chorale de sirènes et de tritons prend place sur une fontaine pour faire entendre un chant dissonant, affirmant collectivement le droit d’exister hors des normes et de faire résonner des voix longtemps réduites au silence

Équipe
Commissaires d’exposition Thibaud Leplat et David Pons
Production : Paul Gérard
Documentation photographique : Amélie Berrodier
Traduction En : Henri Pluss
Remerciements
Un très grand merci aux artistes pour leur confiance : Sacha, Jordan et Paul. À Adèle Pasquier, la superbe cheffe, aidée par Salomé Singh le soir du vernissage. À Henri Pluss, Thibault Duriez, Annick Mottet, Alain Gérard, Araceli Montilla, Élisa Vcan de Put, Massimo D’Agostino, Francine Pector et Justine Salamin pour leur soutien. Et enfin, à nos proches, ceux que l’on choisit comme ceux qui nous accompagnent depuis le début, pour leur présence et la place qu’i·els tiennent dans nos vies.